TD 11 Les pronoms chez Giono
Introduction
Les pronoms constituent une catégorie syntaxique relativement homogène, mais ont des propriétés s "mantiques et des valeurs référentielles très diversifiées.
Le pronom (étymol. A la place d’un nom) fonctionne assez rarement comme l’équivalent d’un nom isolé, mais plutôt d’un GN, il peut aussi représenter un autre pronom, (l’un d’eux), un verbe à l’infinitif (chanter, j’adore ça), un adjectif (paresseux que je suis), une proposition (il a été nommé professeur, ce qu’il espérait depuis longtemps) ; de plus bcp de pronoms ne remplacent rien, mais désignent directement leur référent ; on les appelle nominaux.
- INVENTAIRE DES PRONOMS
Sont représentées les classes suivantes :
- pronoms personnels: il ; le; lui; vous ;je; t' ; tu; rn' ; y; ils; les ; moi; en; la; l' ; eux ; nous; me; toi ;
- pronoms possessifs: la sienne; la mienne ;
- pronom interrogatif: qu' est-ce que ;
- pronoms relatifs: qui; où; tout ce qu' ; ce que ;
- pronoms démonstratifs: c' ; ceux ; celui-là ; ça; ce ;
- pronoms indéfinis: l'autre; personne; l'on; on; l'un; une; tout.
- COMMENTAIRE DE L'INVENTAIRE
Sous cette forme, l'inventaire ne rend cependant pas compte d'un certain nombre de caractéristiques :
- Les formes élidées (c'/ce) sont évidemment à réunir tout comme on /l ' on; elles peuvent cacher cependant un marquage en genre, comme c'est le cas pour l' (je l'aurai) qui est un féminin. Inversement ce, qui est un neutre, est capable parfois de représenter un terme marqué en genre (mon vrai travail, ce serait...).
- Le même pronom personnel le est parfois utilisé comme neutre (ne pas l'avoir fait plus tôt). Il rejoint alors d'autres pronoms utilisables dans diverses fonctions (vous, sujet dans si vous n'êtes pas pressé et complément dans peut vous porter) ou utilisables aussi bien comme formes atones (Marceau lui dit) que comme formes toniques (c'est lui que je viens voir).
- On n'a pas fait de sort particulier aux formes de pronom déterminatif, dans lesquelles le pronom s'appuie nécessairement sur un complément: ceux qui viennent ici ; fais-m'en aussi une.
- La fonction pronominale peut enfin être tenue par des termes qui ne sont pas classés parmi les pronoms, comme les adverbes de lieu ici, ici dessus, plusieurs fois utilisés dans ce passage.
- On ne s'étonnera pas en revanche de ne pas trouver relevées ici des formes de pronoms qui appartiennent en réalité en propre au verbe, comme c'est le cas pour le il de la forme impersonnelle et le pronom réfléchi de la forme pronominale.
On n'a pas plus relevé ici les formes de présentatifs supprimables et inanalysables comme
- C'est lui que je viens voir
(=je viens le voir) ; ou
- Ce n'est pas la première fois que je viens ici dessus
( = je ne viens pas ici dessus pour la première fois) ;
- ou encore l'artifice nécessaire à la construction de la restriction portant sur le verbe: Il n 'y avait plus qu'à
enlever la vieille veste (= *ne que enlever la vieille veste).
- ANALYSE FONCTIONNELLE
L'analyse fonctionnelle distinguera d'abord les deux grandes catégories des nominaux et des représentants.
- Les nominaux
Ce sont les pronoms qui désignent immédiatement un référent, sans processus intermédiaire de représentation :
On les trouve certes principalement dans le dialogue direct où le locuteur se nomme par je, me, moi et désigne son interlocuteur par vous, tu, te, toi. Les pronoms de la P1 et P2 sont donc exclusivement nominaux.
Mais d'autres catégories de pronoms ne sont pas exclues de cette fonction :
- pronoms indéfinis (on, l'on, personne, l'autre),
- indéterminés (on ; personne)
- allusivement identifiables (l'autre), mais certains emplois de on, l'on jouent délibérément sur l'ambiguïté (où l'on voyait; on lui vit; on s'intéresse aux étrangers ne peuvent guère se référer qu'à Marceau, mais l'indétermination permet justement d'impliquer par connivence le lecteur).
- pronoms démonstratifs .
- ceux (qui…)
, forme incomplète et pronom déterminatif (toujours déterminé par un modificateur) qui s’appuie sur la relative déterminative qui le suit : dans ce cas, ceux est un nominal indéterminé.
- Les anticipants
Popin parle d'anticipants puisqu'ils anticipent partiellement (genre, nombre, fonction) la réponse. Un seul emploi dans le texte d'une locution pronominale interrogative :
qu'est-ce que tu lui veux ? dont on notera le double marquage comme non animé et comme complément.
Il s’agit d’une forme simple (que) renforcée qui lui ajoute l’élément est-ce que (Wilmet parle de forme focalisée). Les formes simples servent à interroger sur l’identité supposée inconnue de leur référent. Mais ne sont pas dépourvus de tout contenu puisqu’ils véhiculent un minimum d’informations sur la nature du référent à identifier. Ils anticipent l’entrée en discours dudit référent. D’où leur nom. Mais on peut aussi les classer comme des pronoms représentants.
- Les représentants
Ce sont ceux qui par anaphore ou cataphore (cf. poly de Wilmet), représentent un élément du contexte. Cet élément est fréquemment un G.N.
Chaque classe d'unités a ses propres caractéristiques. Les pronoms P3 et les relatifs représentent sans que la détermination du GN soit modifiée : le GN et le représentant sont alors coréférentiels, tandis que les autres pronoms (démonstratifs, possessifs, indéfinis, numéraux) peuvent avoir pour effet de modifier la détermination du nom représenté.
- Les pronoms personnels de la 3e personne
Ils représentent principalement
- l'animé
dans la narration où il sert à désigner aussi bien Jason que l'homme dont on ignore le nom.
- tout aussi bien le non animé (les = souliers; la =cigarette),
- voire le neutre : l'avoir fait plus tôt (= par déduction et de façon légèrement cataphorique : enlever ses souliers ). L'ellipse peut aller aussi loin que possible: dans Demande-le-moi donc tout de suite, le représenté est à déduire de la situation de communication et du contexte : nous sommes à la limite de l'embrayeur.
Seuls posent problème en et y, à cause de leur caractère adverbial.
- Dans m'y faire penser, y (toujours par mécanisme cataphorique) représente enlever ses souliers mais implique aussi la préposition à qui en fait le compl. d'objet indirect de faire penser à.
- En
est représentant de chargement (ou même de la charrette) et implique la préposition de, qui en fait le complément du nom tour.
- Dans fais m'en aussi une, en représente cigarette et sert de complément au pronom une (indéfini ou numéral) qui a le même représenté : c'est donc à eux deux qu'ils en assurent la représentation (un sera dit pronom déterminatif).
Les deux occurrences du passage en résument la problématique : il s'agit à la fois
- de représentants de l'objet possédé (ici affaire), avec lequel la rection en genre et en nombre est effectuée,
- et de pronoms du possesseur ; comme ce dernier est souvent un animé humain, le pronom possessif rejoint la problématique des pronoms personnels, avec leur double fonctionnement de nominaux (la mienne = celle de moi, celui qui parle) et de représentants (la sienne = celle de Jason Marceau).
- À côté du pronom relatif simple, dont nous trouvons ici la forme sujet qui (ceux qui viennent ici; quatre mentons en plis qui [...1 allaient s'accrocher aux oreilles; une couleur violette qui sentait son froid; un homme qui s'est marié avec ma cousine; ceux qui se marient avec vos cousines),
- on a relevé le pronom relatif où, plus complexe à cause de sa nature adverbiale qui lui fait contenir le rapport prépositionnel contenu dans à, en ou dans: le pas de Richaud où personne ne passe plus depuis longtemps ( = ne passe plus à cet endroit) ; au milieu de cheveux plats où l’on voyait toutes les dents du peigne (= on voyait dans les cheveux plats).
- Enfin, la locution pronominale relative décumulative (Wilmet dit forme complexe : la langue se tire d'embarras par la mise en antécédent postiche d'un pronom "ce", tendant à s'intégrer phoniquement à qui/que) dans :
j'ai tout ce qu'il faut ce que je viens faire ici
Les pronoms relatifs (ce, ceux) n’ayant aucune autonomie et composant avec le pronom relatif une locution pronominale insécable, on glisse alors vers la catégorie des relatives substantives.
Par rapport aux relatifs simples, l’analyse est donc modifiée : le relatif complexe ne représente que lui-même ; il n'a plus que deux fonctions :
- une fonction dans la subordonnée ;
- une fonction de subordonnant ; il introduit une relative substantive.
- Les pronoms démonstratifs
- On trouve un vrai pronom de forme pleine (celui-là), anaphorique (et dépréciatif), qui représente un homme, par le relais des il.
- Le neutre est bien représenté, d'abord sous la forme ça, qui résulte de l'écrasement de cela (si c'est comme ça; ça se voit; je ne viens pas pour ça; comme ça). Représentant neutre, il demande qu'on opère, dans le cotexte précédent, la sélection des éléments d'information susceptibles de lui servir d'antécédent (anaphore conceptuelle donc) : comme ça = comme tu viens de le dire; ça se voit = que je suis cardeur de laine; pour ça = pour la tonte des moutons.)
On peut constater avec le dernier exemple, derrière la lexicalisation, une tendance vers le fonctionnement d'embrayeur, faisant référence à la situation générale dans laquelle se déroule la communication.
Les emplois de ce sont de trois types :
- la représentation neutre
(anaphorique): c'est à peine bon pour les piétons ; c'était un gros; c'était un rigolo; c'était onze bons kilomètres; c'était peut-être un client; quoique ce soit drôle; c'est mon affaire; c'est aussi la mienne ;
Ce cas répète un peu le mode de fonctionnement de ça, en choisissant dans ce qui précède les éléments utiles, et ne pose alors de problème que lorsque l'antécédent est au contraire précis et marqué (pourquoi C'était un rigolo ?, alors qu'on attendrait *Il avait l'air de [...] ; cf. aussi Il semblait gros / C'était un gros),
- la construction segmentée
et pléonastique [phrase disloquée (ou segmentée), un des constituants de la phrase se trouve rejeté hors du cadre de la phrase, à droite (en rappel) ou à gauche ( en prolepse) et rappelé par un pronom]:
la vérité, c'est que moi [...] ; mon vrai travail, ce serait plutôt [...] ;
Jason Marceau, c'est justement moi ;
Ce cas tend vers l'utilisation stylistique dans la mesure où il ménage une redondance insistante, le représenté et le représentant figurant ensemble dans une même proposition, avec une simple pause syntaxique compensatrice du pléonasme et qui feint de les répartir dans deux unités disjointes.
- la valeur d'embrayeur
(déictique):
c'est comme ça; ce n'est pas mon canton.
Quant au troisième cas, il s'appuie sur une désignation de l'ensemble des conditions de la communication (*les choses sont comme tu les dis; *l'endroit où nous nous trouvons n'est pas mon canton).
- Les emplois majoritaires sont ceux de nominaux,
- Les emplois de représentants ne sont pas exclus, même si la représentation n'est pas sans quelques approximations : [...1 son soulier [... 1 les enleva, l'un après l'autre ; fais-m'en aussi une (pronom déterminatif).
- Tout
pose quelques problèmes spécifiques:
- il est bien pronom embrayeur indéterminé dans Et ce genre [...1 et tout,
- mais paraît inanalysable dans pas du tout, où il renforce la négation.
- on ne sait quel statut lui donner dans tout ce qu’il faut : est-ce un second pronom redoublant ce qu' ou un adjectif indéfini de ce pronom complexe ?